Viande
Viande
&

Viande

МЯСО
2025
Compositeur de musique

Appeler un morceau « МЯСО » (« Viande »), c’est dépouiller la musique jusqu’à sa chair brute et palpitante et défier l’auditeur de la mâcher. Chernoburkv et CREEPYMANE n’offrent pas de délicats hors-d’œuvre ; ils claquent un morceau de son massif sur la table et regardent la faim monter. Dès la première répétition martelée, « Viande, viande, viande, viande / Ça entre dans la tête », le titre opère une sorte de colonisation neuronale, un parasite rythmique qui mime l’appétit même qu’il nomme. La phrase « Pas un beat, mais de l’or » effectue ensuite un rusé renversement alchimique : ce qui atterrit dans le crâne n’est pas seulement un motif percussif, mais une valeur — dure, précieuse, irréductible. La chanson ne traite pas le rythme comme un serviteur de la mélodie, mais comme un lingot en soi, forgé dans le creuset de basses saturées et d’hyperpop industrielle aux accents glitch.

Les paroles passent rapidement du corps à la machine. Une voiture cabossée est conduite sur les routes par une faim qui semble antérieure au conducteur, les roues faisant jaillir des étincelles de sa poussière. Ici, l’automobile devient une seconde peau, une carapace de métal froissé qui transporte la chair vers une catastrophe innommée. Le moment de confession — « Tu me répètes / Que tu mourras jeune / Mais / Seulement pendant mon service / Te sens-tu vivant » — injecte une intimité périlleuse dans cette vélocité. Le « service » est à la fois un horaire de travail et une faille temporelle, un espace où la mortalité est suspendue par la seule vitesse et la proximité. Les souvenirs imbibés d’essence et les flaques en flammes qui suivent suggèrent que même le passé sert de carburant, quelque chose à immoler dans le rétroviseur.

Chernoburkv et CREEPYMANE peignent un nocturne urbain dans lequel la ville elle-même s’endort « avec des voix », tandis que les perdus sont condamnés comme étant les seuls coupables de leur sort. Il ne s’agit pas de compassion, mais d’une sorte de foi survivaliste hyper-individualiste, parfaitement assortie à la progression implacable du morceau. Le second couplet pousse la métaphore de la conduite jusqu’au rituel pur : « Je me faufile juste en dessous », les pneus fondant dans la nuit, une trajectoire de balle visant le point de fuite où l’essence devient extinction. Le terme japonais « furidashi », une technique d’amorce de drift, est lancé comme un mot de passe secret, fusionnant la culture automobile underground mondiale avec un paysage post-soviétique d’immeubles en béton et de lampadaires clignotants. La déclaration « Des essieux vers la liberté — de nouveau je suis irrésistible » redéfinit la libération comme une grâce mécanique, la voiture pirouettant au bord du dérapage, le soi ne s’accomplissant pleinement qu’au seuil de la perte de contrôle.

Sur le plan sonore, « МЯСО » est une application viscérale de son titre. La production met en avant des basses lourdes et saturées qui semblent presser physiquement la poitrine, tandis que le chant alterne entre incantation inexpressive et vulnérabilité sous Auto-Tune. La structure quasi mantra du refrain fait écho à la logique répétitive de la consommation elle-même : le cerveau rongé par un vers d’oreille qui ne rassasie jamais. Il y a une laideur délibérée ici, une esthétique anti-lisse qui s’aligne sur la fascination du morceau pour les épaves, la rouille et les cendres. Pourtant, au milieu du bruit, la ligne « Pas un beat, mais de l’or » brille, rappelant que le titre comprend sa propre valeur au cœur même des débris qu’il dépeint.

En fin de compte, « МЯСО » fonctionne comme un hymne cannibale pour une époque à l’appétit épuisé, où la seule réponse face à un monde de flaques-souvenirs enflammées et de villes endormies est de continuer d’accélérer. Chernoburkv et CREEPYMANE n’offrent ni consolation ni critique ; ils offrent le rituel lui-même — ce rythme répétitif qui envahit la tête, à la fois prison et délivrance. La chanson dévore et se fait dévorer, laissant derrière elle un résidu de gomme brûlée et l’empreinte d’une voiture disparaissant dans la nuit. Dans une culture saturée de contenus sonores, elle survient comme une crampe d’estomac : indésirable, incontestable et impossible à ignorer.

Lyrics / Versuri

🎵 Original

Мясо, мясо, мясо, мясо
Попадает в голову
Да
Ты очень голоден
Да
Не бит, а золото
По дорогам гонит
Битый мой автомобиль
Криками колеса
Высекают его пыль
Ты мне заливаешь
Что погибнешь молодым
Но
Только в мою смену
Себя чувствуешь живым
Пока ты поливаешь
Бензом эту память
Пепел посыпает
Его лужи полыхают
Снова город засыпает
Голосами
Все, кто потерялся –
Они виноваты сами
Мясо, мясо, мясо, мясо
Попадает в голову
Да
Ты очень голоден
Да
Не бит, а золото
Ставка высока
Колеса курят серый дым
Угол идеален –
Я лавирую под ним
И я жарю всю резину
Она плавится в ночи
Пулей пролечу
Пока не кончится бензин
И километры
Так и пролетают мимо
Карусель заносов
Поджигает мои шины
Я роняю фуридаши
На вершине
Оси на свободу
Снова я неотразима
Мясо, мясо, мясо, мясо
Попадает в голову
Да
Ты очень голоден
Да
Не бит, а золото

🌍 FR

Viande, viande, viande, viande
Ça rentre dans la tête
Oui
Tu as très faim
Oui
Pas un beat, mais de l’or

Sur les routes, elle fonce
Ma voiture cabossée
Les roues en hurlant
Font jaillir sa poussière
Tu me verses
Que tu mourras jeune
Mais
Seulement pendant mon shift
Tu te sens vivant
Pendant que tu arroses
D’essence cette mémoire
La cendre se répand
Ses flaques flamboient
De nouveau la ville s’endort
Avec des voix
Tous ceux qui se sont perdus –
Ils sont coupables eux-mêmes

Viande, viande, viande, viande
Ça rentre dans la tête
Oui
Tu as très faim
Oui
Pas un beat, mais de l’or

La mise est haute
Les roues fument une fumée grise
L’angle est parfait –
Je me faufile dessous
Et je brûle tout le caoutchouc
Il fond dans la nuit
Je passerai comme une balle
Jusqu’à la fin de l’essence
Et les kilomètres
Défilent ainsi
Le manège des dérapages
Enflamme mes pneus
Je lâche un furidashi
Au sommet
Essieux vers la liberté
De nouveau je suis irrésistible

Viande, viande, viande, viande
Ça rentre dans la tête
Oui
Tu as très faim
Oui
Pas un beat, mais de l’or