Née de la vision créative de la réalisatrice Vasilisa Kuzmina, l’œuvre Nika offre un regard sans fard sur les dernières années de la poétesse prodige soviétique Nika Turbina, incarnée à l’écran par Elizaveta Yankovskaya. Tourné dans l’atmosphère singulière de Moscou et de Sotchi, le film restitue fidèlement la Russie de la fin des années 1990 grâce à des décors et des détails minutieux — des cassettes audio aux téléviseurs analogiques, en passant par le tout premier McDonald’s de l’époque —, capturant à la fois la nostalgie et le désenchantement d’une ère en transition.
Une interprétation viscérale et habitée
La performance de Yankovskaya est le cœur battant du film. À la fois complexe, impulsive, mélancolique et habitée, sa Nika est un poème humain — magnifiquement brisée et tout en nuances. Elle oscille entre le détachement le plus total et une soif désespérée d’inspiration, une trajectoire capturée avec brio à travers des gros plans intimistes et une palette de couleurs feutrées. Les critiques ont particulièrement salué son jeu viscéral :
À ses côtés, Anna Mikhalkova incarne la mère de Nika — un personnage dont l’amour se révèle étouffant et dont l’ambition cherche à exploiter la célébrité passée de sa fille. Leur relation constitue le noyau émotionnel du film. La tension constante entre fierté maternelle et emprise illustre comment la gloire enfantine est devenue à la fois une cage dorée et une aubaine financière. Kuzmina n’hésite jamais à dévoiler le ressentiment qui couve sous le vernis de la bienveillance.
Entre stagnation et lueurs d’espoir
La structure du récit oscille entre la stagnation de Nika en tant que jeune adulte et de subtiles lueurs d’espoir allumées par un nouvel ami, Ivan (Ivan Fominov). Ces instants, empreints de chaleur et de possibles, contrastent vivement avec les réminiscences plus sombres de sa gloire passée et de sa santé mentale vacillante. Le scénario ne cherche jamais à rassurer le spectateur par des résolutions faciles, reflétant fidèlement les tourments intérieurs et irrésolus de la poétesse.
Le directeur de la photographie Mikhail Milashin, qui a fait le choix de tourner en pellicule 35 mm, sublime ce portrait fragmenté en lui apportant du grain et de la texture. Chaque plan semble presque palpable, et chaque scène de rue s’ancre si profondément dans son époque que l’on croirait presque entendre le crépitement de la ville. De son côté, la bande originale d’Amin Bouhafa se fait l’écho du monde intérieur de Nika : mélancolique, dissonante et d’un lyrisme envoûtant.
Au-delà du mythe
Là où Nika réussit pleinement, c’est dans son refus catégorique de toute mythification. Le film ne romantise pas la figure de la poétesse tragique. Au contraire, il la présente avec ses failles et ses échecs, luttant pour retrouver une voix créatrice qui lui venait autrefois si naturellement. Comme le souligne le critique James Preston Poole de Full Circle Cinema :
En somme, Nika est une exploration magnifiquement brute d’une identité perdue puis partiellement reconquise. C’est une œuvre portée par des interprétations tout en nuances, une esthétique travaillée et le regard sans concession de sa réalisatrice. Pour quiconque apprécie les portraits psychologiques ou s’intéresse à la part d’ombre du génie précoce, ce premier long-métrage de Kuzmina offre un voyage captivant et entêtant, dont la poésie douloureuse résonne bien après le générique de fin.
